Randonnée à pied par les Gorges de l'Allier en Haute-Loire
Jean Marie Maquet
La soixantaine
sonnée, la retraite m'ouvrait les portes de la liberté... enfin d'une relative
liberté. J'avais longtemps rêvé de départs impromptus, d'escapades capricieuses.
J'aspirais surtout à un grand projet insolite. La traversée pédestre de la
France par J. Lacarrière (quel nom prédestiné !) m'avait fasciné et j'en avais
lu passionnément le récit dans « Chemin faisant ». Et voilà que je
découvrais des chaînes domestiques: l'entretien d'une maison longtemps négligée
et d'un jardin qui n'a d'agrément que le nom. Il n'empêche que je tenais à
fêter cette retraite d'une manière un peu sportive et surtout à m'offrir une
randonnée mémorable. C'était bien la moindre des choses après 20 ans
passés à courir les sentiers...
« Faire le Chemin de Saint-Jacques » ? L'idée m'avait tenté. Mais en ce printemps 1999, l'année jacquaire jetait une foule hétéroclite de marcheurs sur le GR65 ; j'en avais eu un aperçu au cours d'une randonnée pascale entre Lot et Célé. Dissuasif ! Je rêvais d'un vagabondage plus solitaire. Alors m'est revenu le souvenir de l'équipée romantique de Robert Louis Stevenson, ce fameux « Voyage avec un âne dans les Cévennes ». L'idée m'a vite enthousiasmé; amoureux des livres et de randonnées, j'ai souvent pris plaisir à l'association de ces deux passions, goûtant alors un double bonheur. J'ai ainsi découvert la vallée de la Clarée d'Emilie Carles, crapahuté dans la montagne de Lure sur les pas de Jean Giono, arpenté les Cévennes chantées par André Chamson et Jean-Pierre Chabrol...
Ah, les
Cévennes ! c'est peu dire qu'elles m'ont séduit. Depuis mon premier « Tour
cévenol », j'ai sous les yeux, dans mon bureau, cette superbe affiche du Parc
National des Cévennes: un berger et son chien escortent un troupeau de moutons
qui s'estompe dans un halo de poussière. Comme j'ai rêvé, devant les monceaux de
copies de plus en plus médiocres, de leur emboîter le pas sur ces drailles de la
liberté ! Enfin le « Chemin de Stevenson » allait me ramener dans les
montagnes de ces fabuleux Camisards.
Mais ce seul G.R.70 me semblait un peu court; et puis j'aspirais à un tracé un
peu plus original; l'idée me vint alors de démarrer de Brioude, ainsi je
cheminerais par les gorges de
l'Allier, jalonnées d'abbayes et d'églises romanes, jusqu'aux portes du Puy-en-velay, avant d'enchaîner avec le
G.R.70. Le projet se ficelait
bien et m'emballait, j'espérais, de cette randonnée de quelque 400 km à travers
les vastes espaces du Massif Central, une solitude féconde; l'association du
moyen âge catholique au sanctuaire protestant du « désert » cévenol me
promettait la découverte de joyaux médiévaux, la rencontre de temps forts de la
spiritualité occidentale. En avant donc « pour les gorges, les causses, la
montagne, pour les sentiers du sentir et, qui sait, pour les pistes de
la pensée »(Kenneth White, « Cévennes », Ed. Duculot,1990. Pg. 13.)
La météo est féminine,
capricieuse et imprévisible : quittant une Belgique ensoleillée, et traversant
un Paris printanier, je descends vers le Midi sous un ciel de plus en plus
sombre et inquiétant. Vichy justifie tristement sa réputation de « ville
d'eau » ; Clermont-Ferrand est noyé de brume et d'averses.
Brioude enfin m'accueille avec une timide
embellie. Heureux présage ou accalmie trompeuse ?
Atmosphère d'une bourgade provinciale assoupie. Jules Maigret aurait
goûté, à « l'Hôtel du Centre », l'ambiance bon enfant du bar où j'ai dîné ce
soir, seul voyageur, parmi les conversations de comptoir. Je loge donc à deux
pas de Saint-Julien. L'extérieur de la basilique est
tristement encombré d'échafaudages. Mais l'intérieur est une pure
merveille. J'aime cette architecture romane: robustesse et harmonie,
vigueur et grâce comme cet étonnant pavement de galets dont l'agencement compose
une mosaïque rustique et raffinée. Mon « aventure » commence donc au pied de ce
chef-d’œuvre médiéval. Avec une pointe d'appréhension tout de même, je
n'ai jamais parcouru pareille distance; et surtout vais-je supporter une telle
solitude ?
L'embellie qui a salué mon arrivée n'était qu'une illusion. Je démarre sous le crachin et le ciel qui efface les collines n'incite pas à l'optimisme. Je garde effectivement le souvenir d'une première journée « pisseuse » tout au long de la vallée de la Senouire. Ah oui ! je dois préciser qu'après une petite heure, j'abandonne déjà le fil blanc et vert du sentier « Vallée et Gorges de l'Allier » pour une variante vers Paulhaguet. Je me suis promis un détour vers Lavaudieu et son monastère.
La vallée de la Senouire serait plaisante avec son allure ardennaise ; mais la pluie gâte l'agrément de la marche sur le sentier qui côtoie la rivière, tantôt sur la rive, tantôt en balcon. Pourtant le point fort de ma journée, c'est vraiment ce petit joyau de Lavaudieu: les arches du vieux pont de pierre enjambent la rivière et à peine un village, un hameau plutôt s'étage sur la colline que couronne le monastère.
Lavaudieu, « la vallée de Dieu »... C'est en tout cas un havre de quiétude, de
sérénité et de beauté: les peintures murales de l'église, l'élégante colonnade
du cloître et l'appareil de briques de la galerie supérieure atténuent
l'austérité du roman primitif, soulignée par la rusticité du pavement de galets.
À deux pas de l'abbaye, de charmantes villageoises accueillent le visiteur dans le « musée des Arts et Traditions », jadis une boulangerie cossue. Il ferait bon flâner dans les venelles voisines sans cette fichue pluie (Topo-guide « Vallée et Gorges de l'Allier ». Un sentier de 200 km. et 8 circuits de week-end. Réf. 204 des Ed. Chamina. C'est un ouvrage remarquable dont les 145 pages fournissent une extraordinaire documentation: renseignements pratiques, informations géographiques, biologiques, artistiques... Un modèle du genre).
À une heure de marche, les ruines imposantes d'une forteresse médiévale surplombent le minuscule village de Domeyrat. Étonnant contraste. Jusque Paulhaguet, la finale très bucolique s'illumine enfin d'un timide soleil. Espérons ! Etape de 25 km
Après ma
digression initiale, Je regagne la vallée de l'Allier à travers le « Pays du
Dragon » St-Privat-du-Dragon, Cerzat-du-Dragon... par un itinéraire local
balisé de jaune. Étape de liaison, ce sera en fait une grande et
magnifique randonnée, variée, pittoresque, riche de couleurs et de senteurs.
En fin de matinée, le grand soleil resplendit et après les collines brumeuses,
j'aborde le Val d'Allier dans une éclatante floraison rose et jaune: trèfles et
genêts colorent prairies et talus. Tout à coup, au détour du sentier apparaît,
attendu mais surprenant, le site romantique de Saint-Ilpize: une chapelle
romane et les ruines d'un château couronnent un éperon rocheux en surplomb de la
rivière et des toits rouges de Villeneuve-d'Allier.
Le long des balises blanc et vert, le sentier serpente alors en balcon sur les collines boisées et fleuries du Val d'Allier. Le hameau de Blassac s'enorgueillit des fresques de son église romane. Et Lavoûte-Chilhac dresse son abbatiale gothique au cœur d'un profond méandre. Le soleil remplit les terrasses proches du vieux pont et le week-end d'Ascension se termine dans une « dolce farniente » qui incite à l'optimisme. Etape de 28 km
Patatras ! la
pluie est de retour. C'est vrai, elle m'a laissé une bonne heure de répit,
le temps de découvrir le labyrinthe des ruelles de Chilhac, perché sur ses
orgues basaltiques. Mais passé Peyrusse, alors que j'escalade une longue
et rude échine, des nuées d'encre accourent des lointains horizons de la
Margeride et le déluge s'abat...
Après le refuge provisoire de Langeac (au troisième bistrot enfin, la jeune patronne m'accueille avec un sourire chaleureux et un généreux sandwich), j'affronte de nouveau les trombes d'eau. Les sentiers sont des torrents ou des bourbiers. Les paysages se diluent dans les averses et la brume. Pas question d'admirer le site remarquable de Chanteuges, dont l'abbaye trône sur un promontoire au confluent de l'Allier et de la Desges. Je garde pourtant un souvenir marquant d'une halte paisible dans la belle église romane baignée d'une musique « angélique ».
Trempé et crotté, me voilà enfin rendu à Bourleyre, pour une soirée « essorage et séchage » à l'auberge « L'Orée du Bois ». Etape de 25 km
Revoilà le
soleil, inespéré. Avec lui, le Val d'Allier retrouve sa superbe, son
pittoresque, ses couleurs. Mais le déluge d'hier et les trombes d'eau
nocturnes ont gonflé dangereusement la rivière qui roule des flots boueux et
charrie des épaves diverses. Les riverains guettent la montée des eaux ;
ils parlent de localités évacuées en amont; un vieux paysan se désespère de
voir l'inondation ravager ses prairies. Curieusement isolée dans un méandre de
la vallée, l'église Ste-Marie-des-Chazes confond presque avec la falaise
volcanique sa robuste architecture romane superbement restaurée. Ainsi se
poursuit mon itinéraire médiéval...
A Prades, je quitte définitivement le sentier de l'Allier en direction de Saugues, d'où je rejoindrai Le Puy-en-Velay en suivant le GR65 à rebours. Un magnifique sentier, aux balises blanc et rouge, remonte le sauvage vallon de la Seuge, et en fin de matinée, j'atteins la chapelle de Notre-Dame-d'Estours perchée sur un piton rocheux surplombant le profond ravin la Seuge. Grandiose solitude de rocs et de genêts éclatants.
La Seuge aussi est
en crue et submerge la passerelle vers Cubelles et la rive gauche. Tant
pis pour l'itinéraire GR, une petite
route tranquille et puis une piste me mènent au pays des « Noisettes sauvages».
Avec la visite de la belle collégiale St-Médard, ma randonnée prend décidément
des allures de pèlerinage. C'est vrai qu'à Saugues, j'ai rejoint le
« chemin de Compostelle »: pas de doute, dans ma courte visite de la vieille
cité chère à Robert Sabatier, je croise plus de « pèlerins » qu'en 4 jours de
marche sur les sentiers de
l'Allier. Etape de 20
km
Aujourd'hui encore, hélas, il me faut parler de cette météo décidément capricieuse. De nouveau de la pluie ; mais je reconnais qu'elle varie ses effets; ce matin, de grand matin, c'est l'orage qui se déchaîne et ouvre ses vannes sur le plateau. Au plus fort de la tourmente, je m'abrite un long moment dans un abribus providentiel. Mais pas question d'y passer la journée ; en route donc sur les sentiers inondés... à la rencontre des pèlerins de St-Jacques. Effectivement il en défilera pas mal au cours de ces deux journées passées sur le GR65. Et toujours le même étonnement, les mêmes questions. Je finis par les devancer: « Non, je ne reviens pas de Compostelle... ». Bien vu, Brassens : les gens ne comprennent guère « qu'on suive une autre route qu'eux ».
La faute au fichu
temps ? Possible; mais cette 5e étape me semble assez quelconque. Une
petite portion seulement en rompt la monotonie; à Montaure, le sentier dévale,
raide, pour aller traverser l'Allier à Monistrol-d'Allier. À mi-pente, la curieuse chapelle de la Madeleine
est particulièrement pittoresque: adossée à la falaise, elle voisine avec des
tombeaux creusés à même le tuf volcanique. L'autre versant aussi se
distingue par le site de Rochegude: chapelle castrale et donjon couronnent un
éperon rocheux dressé en surplomb de l'Allier. Fameux belvédère sur les
gorges !
A St-Privat-d'Allier, j'écourte mon étape; l'orage matinal m'a fort retardé et ça recommence d'ailleurs: pluie et grêle ! Cette halte me permet une visite de la jolie église romane, dont les vitraux modernes colorent la pénombre. J'admire le contraste des éclats lumineux sur la rudesse des pierres. Etape de 17 km 500
Ancien hôtel de villégiature avec un magnifique parc au bord de l'Allier, L'Etoile Chambres et tables d'hôtes se situe à La Bastide-Puylaurent entre la Lozère, l'Ardèche et les Cévennes dans les montagnes du Sud de la France. Au croisement des GR7, GR70 Chemin Stevenson, GR72, GR700 Voie Régordane (St Gilles), Cévenol, Gorges de l'Allier, Roujanel, Montagne Ardéchoise, Margeride et des petites randonnées à la journée. Idéal pour un séjour de détente.