Mon séjour
à La Bastide-Puylaurent en Lozère
François Lebertois
C'est toujours un peu dur de laisser femme et
fille aimées encore assoupies et lovées sous la couette pour aller palper la
nuit compacte et froide. Il est 7 heures et 5 minutes, juste le temps
d'enfourcher le cheval à pédales c'est-à-dire mon fidèle vélo Tornado puis de me
laisser glisser jusqu'à la gare de Nîmes pour le train de 7h29 qui
traversera les Cévennes jusqu'à La Bastide-Puylaurent.
Malditos,
la SNCF s'est jouée de mes nerfs une fois de plus. Le train de Mende,
via Chasseradès et Belvezet, est sur
la voie C alors qu'il devrait être sur la voie B ou A, ah, ah, ah ! à la
rigueur. Trop fastoche ! Le voici voie C et c'est béat que je m'installe dans le
train, le même qui va habituellement sur Mende mais qui cette fois part en sens
opposé, sur Montpellier dans l'Hérault. Le train cousin était voie C me tue-je à
me dire et maudire sans dire mot pendant que je m'éloigne avec des élancements
au cour et des éreintements subits. C'est sûr susurre la Seuneuceufeu, j'fais
c'que j'peux, j'fais c'que j'peux et tchou-tchou, adieu et bonjour vos coups en
vache et vos tours de cochon mes poulets !
Heureusement, le
train de Mende s'arrête à la première gare du parcours, Saint-Cézaire. Le temps
de trouver le bouton pressoir et la bobinette cherra. Je me retrouve à quai.
J'endosse mon grand méchant look de desperado et je pédale, langue pendante au
vent et crocs reluisants avec l'espoir d'attraper le train de 8h00 sur Nîmes qui
va à Clermont-Ferrand via Génolhac, Villefort et La Bastide-Puylaurent. Une
fois au sommet de la ligne, le train suivra l'Allier par Langogne et Monistrol d'Allier.
J'ai toujours grand appétit d'en découdre et aucune mère-grand, à vapeur, diesel ou électrique n'usurpera mon petit plaisir solitaire: croquer l'espace et le silence des Cévennes, oh nan alors ! ch'est bien vrai cha ! Mes Cévennes sauvages !
Le vieux train
vert est fidèle au poste, voie B, lui, comme il se doit selon les directives,
les annales et l'histoire. Son confort désuet me ravit. Il y a la place
d'étendre les gambettes. Les fauteuils d'un jaune bizarre sont rembourrés et le
compartiment est vide d'occupant. Le train a aussi la
particularité de prendre la direction d'Avignon et de s'arrêter en pleine voie
pour prendre un autre aiguillage, direction le nord des Cévennes et
le Massif Central.
Ceux qui voulaient voyager dans le sens de la marche devront changer de place mais quel est le sens de la marche ? Surtout en train, Jacques Réda, un écrivain en vélo-solex, à pied et en tchou-tchou préconise de s'asseoir dans le sens inverse de la marche du train. De cette façon, le paysage ne vient pas s'écraser sur la rétine du voyageur mais peut se déployer à sa guise.
Les Cévennes s'annoncent à partir d'Alès mais se
déroulent à l'aise après La Grand-Combe-la-Pise. Il faudrait araser toutes les
infrastructures minières d'une laideur inoxydable mais la nostalgie se glisse
partout où le pays d'antan est le passé simple, même imparfait. Du passé simple
imparfait, faisons terril ras et dressons la table et le couvert à la nature
minérale, animale, végétale agrémenté d'un grand bol d'air.
La Bastide-Puylaurent, à plus de mille mètres d'altitude est vraiment construite à part, à la bascule de plusieurs paysages, au croisement de plusieurs chemins d'eau et de pierre. L'air des Cévennes semble meilleur qu'ailleurs. Les lichens chevelus pendouillant aux chênes le disent. Le printemps est une orgie de fleurs: les orchidées, les jacinthes à pâmoison. Le microclimat est le maître ici avec le dieu Tanargue côté Ardèche.
D'après
la cliente de chez l'épicier, le froid a pincé à moins vingt degrés en décembre.
La glace est incrustée au sol et je dois revoir mes escapades à la baisse. Je
devrai délaisser Laval-d'Aurelle et surtout Ourlette où je comptais garer mon
vélo et attaquer à pied la sauvagerie du ruisseau d'Ourlette et le bois de
Combe-Nègre. Comme dit l'épicier, à l'ombre, les routes doivent être blanches et
moi sûrement vert de trouille dessus. Je n'ai jamais totalement maîtrisé le
dérapage. En ski c'est chasse-neige, en vélo c'est les freins ou nada à bas du
dada.
Avec
la saucisse d'Ardèche, je prends des nonnettes, ces petites douceurs sucrées qui
fondent dans le palais du sultan. Je reluque encore les bois flottés en vitrine
chez l'épicier qui me les céderait pour mille francs franchaoui mais je ne cause
plus qu'en euro; France, région Europe comme dit mon copain belge.
Je passe chez la boulangère pour la baguette et les deux chaussons
fourrés aux morceaux de pommes, miam-miam ! Cela change du pain élastique et de
la confiture industrielle en pot.
Un petit tour chez la libraire qui m'avait enchanté en juin avec sa
sympathie, sa carte top 25 de Largentière (Ardèche) et sa petite boîte
métallique de bonbons à la menthe et qui m'a facturé le tout une soixantaine de
francs transformée en une soixantaine d'euros. A l'épluchage de mes comptes, je
n'étais pas très heureux et pas encore trop euro. Je venais réclamer mon dû
après six mois d'attente (mais La Bastide-Puylaurent est hors du temps et ses
habitants aussi forcément).
Madame Chabalier a bien reçu ma requête. Après quelques vérifications comptables, elle devra m'envoyer un petit chèque d'une cinquantaine d'euros. Dans l'entrefaite, Fifi Papa est venu chercher son canard et, nanti d'un pain à la main, il m'a spontanément reconnu et témoigné une cordialité non feinte. Madame Chabalier devait être rassurée, j'espère, après une telle introduction.
Un coup de fil à l'aimée et après quelques
tergiversations, par exemple à 11h30, un train pouvait me redescendre sur les
Cévennes et le pied du Mont Lozère, moins verglacé, j'ai opté pour
la visite au gîte de
L'Etoile, le bien nommé. Philippe, le gérant géant de deux mètres
et Billy, le chien labrador du maître m'ont accueilli d'un frétillement de
queue pour l'un, d'une oreille dressée pour l'autre, d'une amabilité identique
sauf que Monsieur Billy offrait son ventre à la caresse, en supplément.
Philippe m'a refait visiter les lieux pour mon grand plaisir. La salle des machines du bateau vient d'être carrelée. Une salle de conférence a vu le jour et les chambres gagnent en espace et en confort.
L'ancien hôtel de
villégiature est silencieux. Je sens bien que le foyer irradiant du lieu c'est
Philippe et que son départ provoquerait un nouveau naufrage de cet hôtel.
La libraire de La Bastide-Puylaurent m'a bien dit que son négoce tournait mieux lorsque le gîte était ouvert. Il en est certainement de même pour les autres commerces, au moins le green-grocer et le baker (j'aurais besoin du traducteur électronique de Philippe. Plutôt que de me narguer avec, il aurait dû me le filer, gosh !) Lui qui va aux USA tous les ans; un cowboy quoi !
On cancane, internet, le gîte, son départ pour l'Australie.
Je
hennis de plaisir quand, dans la préface d'un livre, Gilles Lapouge dit que
l'auteur d'un énième livre sur l'itinéraire de Stevenson à travers les Cévennes.
Le thé est mis au chaud sur le radiateur. Billy expire et gémit de
contentement. Pourtant je ne fais rien mais le labrador palpe les atmosphères,
soupèse le ronron convivial des voix et dans la bulle de chaleur de la pièce,
Billy s'étire.
Pendant la causerie, j'essaie d'effacer une tache d'encre bleue qui a giclé, je n'ai rien vu ni senti partir, sur la quatrième de couverture comme on cause dans le monde des livres. Plus j'essuie, plus l'encre s'étale, s'épate, se révèle à elle-même. Les essuie-mains de la SNCF ne sont pas assez absorbants. J'humecte du bout de la langue. Philippe parle sans décoller les yeux de son personnal computer. OK old friend ! J'opine et j'estompe. Je fais dans l'art, la nuance, en tout cas le dégradé.
"La Lozère, ça m'aère ! Est-ce que c'est un bon
slogan ça ? On peut en dire autant de la Bretagne non ! - Oui, c'est sûr dis-je
! - La Lozère, le pays de la randonnée. Il fallait que la région mette la gomme
là-dessus. - Si Señor ! "
Chacun voit midi à sa porte mais Philippe a raison. Les slogans
n'engagent que ceux qui y croient tout comme les promesses électorales.
Montpellier la surdouée, voilà une trouvaille à l'haleine bien Frêche. Avec le
vent qui souffle dans les Corbières, on pourrait aussi dire que les Corbières
m'aèrent. Il y a le Finistère à mettre dans le même sac, etc.
J'y vais. A tantôt ! (On dit ça en Normandie). A Bruxelles aussi me dit le belge !
Ancien hôtel de villégiature avec un magnifique parc au bord de l'Allier, L'Etoile Chambres et tables d'hôtes se situe à La Bastide-Puylaurent entre la Lozère, l'Ardèche et les Cévennes dans les montagnes du Sud de la France. Au croisement des GR7, GR70 Chemin Stevenson, GR72, GR700 Voie Régordane (St Gilles), Cévenol, Gorges de l'Allier, Roujanel, Montagne Ardéchoise, Margeride et des petites randonnées à la journée. Idéal pour un séjour de détente.