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Robert Louis Stevenson à l'abbaye Notre Dame des Neiges

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Notre Dame des Neiges Robert Louis Stevenson

Le père Michel, avec son visage radieux et ses traits rosés, semblait être un homme aimable d'environ trente-cinq ans. Il me conduisit à l'office et me servit un verre de liqueur pour me soutenir jusqu'au dîner. Nous entamâmes une conversation, ou du moins devrais-je dire qu'il écouta mes bavardages avec une certaine indulgence, bien qu'il parût un peu absent, comme un pur esprit en présence d'une créature de chair. Et, à vrai dire, lorsque je me rappelle que je parlais surtout de mon appétit et qu'il avait dû s'écouler plus de dix-huit heures depuis que le père Michel avait lui-même pris une bouchée, je suis obligé de reconnaître qu'il devait trouver quelque chose de bien terrestre dans mes propos. Malgré cela, sa politesse, bien que teintée d'une certaine spiritualité, était absolument exquise, et je ressentais au plus profond de mon cœur un vif désir de connaître le passé du père Michel.

Chapelle à l'abbaye Notre Dame des Neiges

Après avoir été laissé seul dans le jardin du couvent pendant un certain temps, je contemplais la cour principale qui n'était rien de plus qu'un espace partagé en allées sablées et en parterres de dahlias multicolores, avec une fontaine au centre et une statue noire de la Madone. Les bâtiments s'élevaient tout autour de cette place, tristes et encore dépourvus de la patine du temps et des intempéries. Rien d'extraordinaire n'attirait l'œil à part une tourelle et deux pignons coiffés d'ardoises. Des moines vêtus de blanc et de brun passaient silencieusement dans les allées, et lorsque je suis arrivé pour la première fois, trois d'entre eux, encapuchonnés, étaient agenouillés sur la terrasse en train de prier. Une colline chauve dominait le couvent d'un côté, tandis qu'une forêt le surplombait de l'autre. L'endroit était durement exposé aux vents. La neige y tombait par intermittence d'octobre à mai, et y restait parfois accrochée pendant six semaines. Mais même si ces bâtiments s'élevaient jusqu'au paradis, dans une atmosphère céleste, ils ne cesseraient pas d'offrir un aspect austère et rebutant de tous côtés.

Quant à moi, en cette rude journée de septembre, avant d'être appelé à table, je me sentais transi jusqu'aux os. Une fois que j'eus bien dîné, le frère Ambroise, un Français expansif (car ceux qui sont en charge des étrangers ont la permission de parler) me conduisit dans une cellule réservée aux retraitants. Elle était proprement blanchie à la chaux et meublée du strict nécessaire : un crucifix, un buste du dernier pape, une version française de « L'Imitation de Jésus-Christ », un recueil de méditations pieuses et la vie d'Elisabeth Seton, une missionnaire apparemment originaire d'Amérique du Nord, plus précisément de la Nouvelle-Angleterre. Autant que je sache, il y a encore là-bas un vaste champ d'évangélisation à défricher. Mais n'oublions pas Cotton Mather.

Sainte Vierge

J'aurais aimé lui faire lire ce petit ouvrage dans le ciel où j'espère qu'il réside. Cependant, il se peut qu'il le connaisse déjà, et même bien mieux que moi. Et sans aucun doute, Mme Seton et lui sont devenus les meilleurs amis du monde, unissant leurs voix avec jubilation dans une psalmodie sans fin. Pour terminer l'inventaire de la cellule, au-dessus de la table était suspendu un résumé du règlement pour les retraitants : quels exercices ils devaient suivre, quand réciter leur chapelet et méditer, quand se lever et se coucher. En bas, un N.B. important indiquait : « Le temps libre est employé à l'examen de conscience, à la confession, à prendre de bonnes résolutions, etc. » Prendre de bonnes résolutions, certes... On pourrait tout aussi bien parler de se faire pousser des cheveux sur la tête sur commande.

À peine avais-je exploré mon hébergement que le frère Ambroise réapparut. Un pensionnaire anglais, paraît-il, désirait s'entretenir avec moi. Je l'assurai de mon empressement, et le religieux fit entrer un petit Irlandais frais et guilleret d'une cinquantaine d'années, diacre de l'Église. Il était vêtu de manière strictement canonique et portait sur la tête ce que, faute de connaissance technique, je ne peux qualifier que de képi ecclésiastique. Il avait passé sept ans en tant qu'aumônier dans un couvent de nonnes en Belgique, puis cinq ans à Notre Dame des Neiges. Il n'avait jamais lu un journal anglais, ne parlait qu'imparfaitement le français, et même s'il l'avait parlé comme un natif, il n'aurait de toute façon pas eu beaucoup d'opportunités de conversation là où il résidait. De plus, c'était un homme très sociable, avide de nouvelles et doté d'un esprit ingénu comme celui d'un enfant. Si j'étais heureux d'avoir un guide pour visiter le monastère, il était tout aussi enchanté de voir mon visage britannique et d'entendre résonner la langue anglaise. Il me fit les honneurs de sa cellule particulière, où il passait son temps entre les bréviaires, les bibles en hébreu et les romans de Waverley. De là, il me conduisit dans la clôture, à la salle capitulaire, et me fit traverser le vestiaire où les robes des frères et de larges chapeaux de paille étaient suspendus, chacun surmonté du nom d'un religieux sur une pancarte — des noms empreints de douceur et d'originalité, tels que Basile, Hilarion, Raphaël ou Pacifique.

Eglise Notre Dame des Neiges

Enfin, il me conduisit à la bibliothèque où se trouvaient les œuvres complètes de Veuillot et de Chateaubriand, ainsi que les Odes et Ballades, s'il vous plaît, et même Molière, sans parler des innombrables Pères de l'Église et d'une grande variété d'historiens locaux et généraux. De là, mon bon Irlandais m'emmena faire le tour des ateliers où les frères s'occupent de la boulangerie, fabriquent des roues de chariot et pratiquent la photographie. L'un d'eux préside à une collection de curiosités et un autre gère une galerie de lapins. Car dans une communauté de trappistes, chaque moine a une occupation de son choix en dehors de ses strictes fonctions religieuses et des tâches générales de l'établissement.

Chacun doit chanter au chœur s'il a de la voix et de l'oreille, et se joindre aux faucheurs s'il sait manier la faux. Mais pendant ses loisirs, bien qu'il soit loin d'être oisif, il peut s'occuper selon ses goûts. Ainsi, me dit-on, un frère était engagé dans la littérature, tandis que le père Apollinaire s'affairait à la construction des routes et que l'Abbé s'employait à la reliure des livres. Il n'y a pas si longtemps que cet abbé a été intronisé et, à cette occasion, par une faveur toute spéciale, sa mère a été autorisée à pénétrer dans la chapelle et à assister à la cérémonie de consécration. Quel jour de fierté pour elle d'avoir un fils abbé mitré ! Il est plaisant de penser qu'on lui a exceptionnellement permis l'accès au cloître. Dans ces allées et venues ici et là, nous croisions de nombreux pères et frères. Habituellement, ils ne prêtaient pas plus d'attention à notre passage qu'à la fuite d'un nuage. Mais parfois, l'excellent diacre se permettait de leur poser une question, et il était alors satisfait d'une gestuelle particulière des mains, comparable à celle des pattes d'un chien qui nage, ou bien il recevait un refus net par les signes habituels de la négation. Dans les deux cas, c'était toujours les paupières baissées et avec un certain air de contrition, comme quelqu'un qui côtoierait de très près le diable en personne.

Abbaye

Les moines, avec l'autorisation exceptionnelle de leur Abbé, prenaient encore deux repas par jour. Mais c'était déjà l'approche de leur grand jeûne, qui commence vers septembre et se prolonge jusqu'à Pâques. Pendant tout ce temps, ils ne mangent qu'une seule fois toutes les vingt-quatre heures, à deux heures de l'après-midi, douze heures après avoir commencé leur travail et leur veille quotidiens. Leurs repas sont très peu abondants, et même de ces mets frugaux, ils ne se servent qu'avec une grande parcimonie. Bien que chaque moine ait droit à un petit carafon de vin, beaucoup s'abstiennent volontairement de cette douceur. Certes, la plupart des gens se nourrissent de manière excessive de nos jours ; nos repas servent non seulement à nous sustenter, mais aussi à nous procurer une agréable et normale distraction des travaux de la vie quotidienne.

Pourtant, même si l'excès est préjudiciable à la santé, je pensais en mon for intérieur que le régime des Trappistes était à peine suffisant. Et je suis toujours étonné, lorsque j'y repense, de la fraîcheur de leur visage et de leur évidente joie de vivre. Je peux à peine imaginer des personnes de meilleure compagnie et en meilleure santé. En réalité, sur ce plateau au climat austère et avec le travail incessant auquel sont soumis les moines, la vie est d'une durée plutôt incertaine, et la mort visite fréquemment Notre Dame des Neiges, du moins c'est ce que l'on m'a affirmé. Cependant, s'ils meurent sans aucun regret, ils doivent aussi vivre sans longue maladie, car tous semblent avoir une chair ferme et d'excellentes couleurs. Le seul signe véritablement morbide que j'ai pu remarquer était un éclat parfois anormal dans leur regard, ce qui semblait, de prime abord, plutôt renforcer l'impression générale de longévité et de vitalité.

Trappe

Ceux avec qui j'ai parlé étaient tous d'un caractère singulièrement doux, affichant une sorte de contentement sain de l'âme dans leur physionomie et dans leurs propos. Il y avait bien un avertissement aux visiteurs, les invitant à ne pas se formaliser du peu de paroles des moines, car il est de leur nature profonde de parler peu. Cependant, on aurait aisément pu se passer de cet avertissement. Les hôtes étaient tous débordants de conversations innocentes, et dans mes diverses interactions avec la communauté, il s'est souvent avéré plus facile d'entamer une conversation que de la terminer. À l'exception du père Michel, qui était un homme du monde, ils témoignaient tous d'un véritable et sincère intérêt pour n'importe quel sujet : la politique, mes voyages, ou même mon sac de couchage. Et ils semblaient éprouver une certaine jouissance à simplement entendre le son de leur propre voix.

Quant à ceux auxquels le silence strict est imposé, je ne puis qu'admirer comment ils supportent leur solennel et froid isolement. Et pourtant, mis à part l'aspect évident de la mortification, il me semble voir une sorte de politique habile, non seulement dans l'exclusion des femmes, mais même dans ce voeu radical de silence. J'ai quelque pratique des défunts phalanstères de caractère artistique, pour ne pas dire bachique. J'ai vu plusieurs de ces associations se former sans aucune peine et plus aisément encore disparaître et se dissoudre. Sous une règle cistercienne, peut-être auraient-elles pu durer plus longtemps. Dans le voisinage immédiat des femmes, il n'y a guère que ce genre de groupements qui puissent être institués durablement parmi des hommes sans défense.

Messe à l'abbaye Notre Dame des Neiges

L'électrode positive est sûre de l'emporter. Les rêves de l'enfance, les plans ambitieux de l'adolescence sont bien vite abandonnés après une rencontre de dix minutes ; et les arts, les sciences et la gaillardise masculine professionnelle cèdent aussitôt la place à deux yeux doux et à une voix caressante. En outre, après cela, la langue est le plus grand commun diviseur de tous les maux. J'ai presque honte de poursuivre cette critique profane d'une règle religieuse aussi stricte. Toutefois, il y a encore un autre point au sujet duquel l'ordre des Trappistes appelle mon témoignage comme étant un modèle de sagesse. Vers deux heures du matin, le battant frappe sur la cloche, et ainsi de suite, heure par heure, voire parfois par quart d'heure, jusqu'à huit heures du soir, moment tant attendu du repos. Ainsi, d'une façon très minutieuse, le jour est partagé entre diverses occupations. L'homme qui prend soin des lapins, par exemple, se précipite de son clapier à la chapelle, puis à la salle du chapitre ou au réfectoire, tout le long de la journée. À toute heure, il a un office à chanter, une tâche précise à remplir. Depuis deux heures du matin lorsqu'il se lève dans l'obscurité glaciale, jusqu'à huit heures du soir lorsqu'il retourne recevoir le don consolant du sommeil, il reste debout, continuellement absorbé par de multiples et changeantes besognes. Je connais bien des personnes, voire plusieurs milliers par an, qui n'ont malheureusement pas cette chance-là dans l'emploi du temps de leur vie. En combien de maisons, l'appel régulier de la cloche d'un monastère, morcelant les jours en portions faciles à entreprendre, n'apporterait-il pas la tranquillité d'esprit et l'activité réconfortante du corps !

Moine de la trappe

Nous parlons souvent de fatigues, mais la fatigue réelle n'est-ce point plutôt d'être un sot hébété et de laisser la vie être mal gérée selon notre propre manière étroite et folle ? De ce point de vue, sans doute pouvons-nous bien mieux comprendre et apprécier l'existence structurée des moines. Un long noviciat et toutes les preuves de constance spirituelle et de vigueur physique sont rigoureusement requis avant qu'on soit définitivement agréé dans l'ordre. Mais je ne vois pas que beaucoup de postulants s'en trouvent découragés pour autant.

Dans le studio photographique qui figure si bizarrement parmi les bâtiments utilitaires hors de la clôture, mon regard fut accroché par le portrait d'un jeune homme en uniforme de fantassin de deuxième classe. C'était l'un des moines qui avait effectué son temps de service militaire, fait des marches harassantes, des exercices et monté la garde pendant les années exigées dans une rude garnison algérienne. Voilà un homme qui avait assurément considéré avec attention les deux aspects de la vie avant de prendre une décision finale. Pourtant, aussitôt libéré du service militaire, il était revenu de son propre gré achever son noviciat ici.

Cette règle austère inscrit un homme pour les cieux comme de droit. Lorsque le Trappiste est malade, il ne quitte jamais son habit. Il repose sur le lit mortuaire de la même manière qu'il a prié et travaillé tout au long de son existence de frugalité et de silence. Et lorsque la Libératrice arrive enfin, au même moment, voire avant qu'on l'ait emporté dans sa robe pour coucher le peu qu'il reste de lui dans la chapelle parmi le plain-chant sans fin, les carillons de cloches joyeuses, comme s'il s'agissait de grandes épousailles, s'envolent de la tour aux ardoises et publient dans tout le voisinage qu'une âme est retournée à Dieu.

À la nuit tombée, sous la bonne conduite de mon brave Irlandais, je pris place dans la tribune pour entendre les complies et le Salve Regina par lesquels les Cisterciens terminent rituellement chacune de leurs journées. Il n'y avait là aucun de ces éléments qui frappent généralement le protestant comme étant puérils ou purement spectaculaires dans la liturgie du catholicisme romain. Une rigoureuse et profonde simplicité, sublimée par le romanesque environnant, parlait directement au cœur. Je me remémore la chapelle blanchie au lait de chaux, les silhouettes encapuchonnées dans le chœur, les lumières alternativement cachées ou révélées, le rude et grave chant viril, le grand silence qui s'ensuivait, le spectacle émouvant des cagoules inclinées par la prière, et puis le battement au déclic tranchant de la cloche qui cessait brusquement afin de montrer que le tout dernier office était terminé et que l'heure sacrée de dormir était venue. Et lorsque je m'en souviens, je ne suis pas surpris de m'être évadé dans le cortile intérieur, en quelque sorte comme saisi de vertige, et d'être demeuré là, debout, pareil à un insensé, sous le vent glaçant de la nuit stellaire. Mais j'étais si fatigué et lorsque j'eus reposé mes esprits avec les mémoires d'Elizabeth Seton, un bien morne ouvrage !

Le froid piquant et le croassement sourd du vent parmi les pins (car ma chambre se trouvait précisément de ce côté du couvent qui jouxte le bois) me disposèrent très promptement au sommeil. Je fus réveillé au minuit ténébreux, à ce qu'il me semblait, bien qu'il fût réellement deux heures du matin, par les tout premiers coups de la cloche. Tous les frères alors se précipitaient silencieusement vers la chapelle. Les morts-vivants, à cette minute insolite et glaciale, commençaient déjà les travaux sans consolation de leur nouvelle journée. Les morts-vivants ! Quelle image à vous glacer le sang ! Et les paroles d'une vieille chanson de France me revinrent en mémoire, qui disaient sans doute le meilleur de notre vie paradoxale :

Que t'as de belles filles,
Giroflée,
Girofla !
Que t'as de belles filles,
L'Amour les comptera !

Et je rendis intérieurement grâces à Dieu d'être encore libre d'errer, libre d'espérer, libre d'aimer !

Mais il y eut un autre aspect très différent de mon séjour à Notre Dame des Neiges. À cette saison tardive, les pensionnaires y étaient relativement peu nombreux. Pourtant, je n'étais pas seul dans la partie publique du monastère. Elle est située près de la porte d'entrée et comprend une petite salle à manger au rez-de-chaussée et, à l'étage, un couloir entier de cellules pareilles à la mienne. J'ai sottement oublié de noter le prix exact de la pension pour un retraitant régulier ; c'était entre trois et cinq francs par jour environ et, il me semble bien, plus près du premier prix. Des visiteurs de raccroc comme moi pouvaient donner ce qu'ils voulaient en offrande spontanée ; toutefois, on ne leur réclamait absolument rien.

Magasin à l'abbaye Notre Dame des Neiges

Je dois d'ailleurs mentionner que, lorsque je fus sur le point de partir, le Père Michel refusa la somme de vingt francs en la jugeant comme excessive. Je lui exposai longuement la raison qui me poussait à lui offrir autant, mais même alors, par un curieux point d'honneur, il ne prétendit pas recevoir lui-même cet argent. « Je n'ai pas le droit de refuser pour le couvent, m'expliqua-t-il, mais je préférerais vraiment que vous le remettiez directement à l'un des frères. » J'avais dîné seul lors de mon arrivée, parce que j'étais arrivé tard ; toutefois, au souper, je trouvai deux autres hôtes. L'un était un desservant d'une paroisse rurale isolée qui avait marché la matinée entière depuis sa cure sise près de Mende pour venir goûter quatre jours de retraite et de prière. C'était un véritable grenadier avec le teint fortement fleuri et les rides circulaires d'un paysan endurci.

Forêt

Et, tandis qu'il se lamentait d'avoir été passablement entravé dans sa longue marche par sa robe, j'avais de lui un portrait imaginaire plein de vie, faisant de larges enjambées, bien d'aplomb, de forte et solide structure, la soutane énergiquement retroussée, à travers les mornes et rudes collines du Gévaudan. L'autre hôte était un type court, grisonnant, plutôt trapu, de quarante-cinq à cinquante ans environ, vêtu de tweed et d'un gros chandail, avec le ruban rouge d'une décoration bien en vue à la boutonnière. Ce dernier était un personnage difficile à classer. C'était un vieux militaire aguerri qui avait fait toute sa carrière dans l'armée et s'était élevé au grade de commandant. Il gardait indéniablement quelque chose des façons de décision brusque propres aux camps. D'autre part, aussitôt que sa démission avait été officiellement agréée, il était venu à Notre Dame des Neiges comme pensionnaire et, après une très brève expérience de la rigoureuse règle du couvent, avait résolu d'y rester définitivement comme novice. Déjà, la vie nouvelle commençait doucement de modifier sa physionomie. Déjà, il avait acquis un peu de l'air souriant et profondément paisible des frères. Cependant ce n'était ni tout à fait un officier, ni tout à fait un Trappiste : il participait à la fois de l'un et de l'autre état. Et certes, c'était là un homme arrivé à un tournant intéressant de l'existence. Hors du tumulte tonitruant des canons et des clairons, il était en train de passer dans ce calme et silencieux pays, limitrophe de la tombe, où des hommes dorment chaque nuit dans leurs habits de cimetière et, comme de véritables fantômes, ne communiquent plus que par signes.

Vin à l'abbaye Notre Dame des Neiges

Au souper, nous parlâmes de politique. Je me fais toujours un point d'honneur lorsque je suis en France, de prêcher la bonne volonté et la nécessaire tolérance politiques et d'insister sur l'exemple tragique de la Pologne, à peu près comme certains alarmistes notoires en Angleterre citent sans cesse l'exemple de Carthage. Le prêtre et le commandant m'assurèrent de leur entière sympathie au sujet de tout ce que je disais et poussèrent ensemble un profond soupir sur l'âpreté navrante des mœurs politiques contemporaines.
« Il est vrai, dis-je, qu'on peut difficilement discuter avec quelqu'un qui ne professe pas absolument les mêmes opinions, sans qu'il se mette immédiatement et follement en colère contre vous. » Tous deux déclarèrent solennellement qu'un tel état d'esprit était purement anti-chrétien. Tandis que nous devisions amicalement de la sorte, comment ma langue fourcha-t-elle sur un unique mot malheureux à la louange du modérantisme de Gambetta ? Le visage du vieux militaire s'empourpra aussitôt d'un violent afflux sanguin. Des paumes de ses deux mains, il heurta lourdement la table comme un gamin rageur.
« Comment, monsieur ! s'écria-t-il indigné. Comment ? Gambetta modéré ! Oseriez-vous vraiment justifier ces mots ? »
Mais le prêtre n'avait fort heureusement pas oublié l'esprit général de notre récente conversation. Et soudain, à la pointe même de sa colère, le vieux soldat rencontra un regard d'avertissement sévère arrêté sur sa figure. L'absurdité flagrante de sa conduite lui apparut dans un éclair et la tempête prit fin sur-le-champ, sans qu'il ajoutât un seul mot de plus.

Ce ne fut qu'au petit matin, après notre café (le vendredi 27 septembre) que le pieux couple découvrit que j'étais, en réalité, un hérétique. Je suppose que je l'avais induit en erreur la veille par quelques phrases très admiratives sur la vie monastique tout autour de nous. Ce ne fut que par une question posée à bout portant que la surprenante vérité se fit jour. J'avais été accueilli avec une grande tolérance à la fois par le candide Père Apollinaire et l'astucieux Père Michel, et le bon Irlandais, lorsqu'il avait appris ma débilité religieuse, m'avait simplement frappé de façon amicale sur l'épaule, en disant : « Vous devez devenir un bon catholique et aller au ciel ! » Mais je me trouvais maintenant au beau milieu d'une secte d'orthodoxes bien différente. Ces deux hommes étaient subitement devenus amers, intransigeants et étroits comme les pires Écossais. Et au vrai, j'en jurerais volontiers, ils étaient devenus encore plus puritains.
Le prêtre renâcla tout haut, tel un cheval de combat prêt à la charge.

Prairie

« Et vous prétendez mourir dans cette espèce de croyance ? » interrogea-t-il rudement. Il n'est point de caractères assez gras et noirs employés par les imprimeurs mortels pour traduire fidèlement son accent réprobateur. Humblement, j'observai que je n'avais pour l'heure aucun dessein d'en changer. Mais il ne pouvait décidément se contenter d'une aussi monstrueuse attitude à ses yeux. « Non ! non ! s'écria-t-il, vous devez vous convertir. Vous êtes venu ici. Dieu vous a conduit ici et vous devez absolument profiter de l'occasion. » Je fis une dérobade polie pour esquiver. J'en appelai à mes fortes affections familiales, quoique je m'adressasse à un prêtre et à un soldat, deux classes de citoyens par hasard profondément dégagés de ces aimables liens de la vie du foyer. « Vos père et mère ? s'exclama le prêtre, vous les convertirez à leur tour, lorsque vous rentrerez triomphalement chez vous ! » Il me semblait voir la tête horrifiée de mon père ! Je préférerais plutôt m'emparer du terrible lion de Gétulie dans son antre sauvage que de m'embarquer dans pareille entreprise contre la robuste théologie des miens.

Désormais la grande chasse était ouverte. Prêtre et soldat formaient une meute redoutable et acharnée à ma conversion immédiate. Et l'œuvre de la Propagation de la Foi, pour laquelle les braves gens de Cheylard avaient souscrit quarante-sept francs dix centimes pendant l'année 1877, continuait vaillamment contre moi son offensive concertée. C'était un prosélytisme baroque, mais des plus impressionnants à vivre. Ils ne pensèrent jamais à me convaincre par une argumentation théologique où j'eusse pu tenter quelque frêle défense. Ils tenaient pour certain que j'étais d'emblée à la fois honteux et effrayé de ma propre position religieuse. Ils me pressaient uniquement et sans relâche sur la question d'opportunité. « Maintenant, disaient-ils, maintenant que Dieu m'avait conduit providentiellement à Notre Dame des Neiges, c'était l'heure prédestinée. »
« Ne soyez pas retenu par un faux amour-propre », observa le prêtre afin de m'encourager.

Cloître

Pour quelqu'un qui professe des sentiments de tous points égaux à l'endroit de tous les genres de religion, et qui n'a jamais été capable, même une minute, de peser sérieusement le mérite de cette croyance-ci ou de celle-là sur le plan éternel des êtres, bien qu'il puisse y avoir beaucoup à louer ou à blâmer sur le plan purement temporel et séculier, la situation ainsi créée était tout ensemble déplaisante et pénible. Je commis alors une seconde faute de tact en m'efforçant de plaider que, tout revenant en fin de compte à la même chose, nous tendions tous à nous rapprocher, par des voies différentes, du même Ami et Père sans le préciser davantage. Cela, comme il semble à des esprits laïques modérés, serait l'unique Évangile qui méritât véritablement ce nom. Mais des hommes divers pensent de manière différente. Cet élan d'esprit révolutionnaire fit brandir au prêtre toutes les terreurs de la loi divine. Il se lança dans des détails horribles et bouleversants sur l'enfer. Les damnés, dit-il sur la foi inébranlable d'un petit livre qu'il avait lu il n'y avait pas une semaine — et que pour ajouter conviction à sa propre conviction il avait eu tout à fait l'intention d'emporter avec lui dans sa poche — les damnés se trouvaient conserver la même attitude figée durant toute l'éternité au milieu d'épouvantables tortures innommables. Et, tandis qu'il discourait farouchement ainsi, sa physionomie croissait en noblesse en même temps qu'en un ardent enthousiasme.

Comme décision finale, tous deux concluaient que je devais chercher à voir le Prieur, puisque le père Abbé était momentanément absent, et exposer mon cas critique devant lui sans plus tarder.
« C'est mon conseil formel comme ancien militaire, observa le commandant, et celui de monsieur, comme prêtre. »
« Oui, ajouta le curé en faisant un signe de tête sentencieux et approbateur, comme ancien militaire et comme prêtre. »
À ce moment précis, tandis que je n'étais pas sans grand embarras sur comment répondre, entra fort à propos un des moines : un petit type brun, aussi vif et insaisissable qu'une anguille, avec un fort accent italien, qui se mêla aussitôt à la discussion, mais avec une humeur beaucoup plus conciliante et persuasive, ainsi qu'il convenait à l'un de ces aimables religieux. « On n'avait qu'à le regarder, dit-il. La règle était très dure. Il aurait joliment aimé demeurer dans son beau pays, l'Italie — on savait tous combien ce pays était beau, la belle Italie ; mais alors, il n'y avait point de couvents de Trappistes en Italie et il avait une âme à sauver et il était donc ici. »

Tonneaux de vin

J'ai peur qu'il y ait, au fond de tous ces beaux sentiments, ce dont un critique de l'Inde m'avait une fois gratifié : « Un hédonisme qui se meurt. » Car cette explication prosaïque des motifs d'agir du frère me choquait un peu intérieurement. J'eusse préféré de loin penser qu'il avait choisi cette dure existence pour l'intérêt intrinsèque qu'elle offrait et non point en vue de desseins ultérieurs ou de calculs. Cela montre bien combien j'étais finalement loin de sympathiser véritablement avec ces bons Trappistes, même lorsque je faisais de mon mieux pour y parvenir sincèrement.

Mais au curé, l'argument parut absolument décisif. « Écoutez ça ! s'écria-t-il triomphant. Et j'ai vu un marquis ici, un marquis, un marquis — il répéta le mot sacré trois fois de suite avec emphase — et d'autres personnages très haut placés dans la société. Et des généraux ! Et ici même, à votre côté, est ce monsieur qui a été tant d'années sous les armes décoré, un ancien et courageux guerrier. Et le voici, prêt à se vouer entièrement à Dieu. » J'étais, pendant la durée de cette harangue enflammée, si complètement embarrassé que je prétextai avoir subitement froid aux pieds et m'évadai lâchement de la salle. C'était par une matinée de vent farouche, avec un ciel admirablement nettoyé et de longues et puissantes soleillées. J'errai jusqu'au dîner dans une région sauvage en direction de l'est, cruellement frappé et mordu par l'ouragan implacable, mais amplement récompensé par des points de vue des plus pittoresques.

Au dîner, l'œuvre acharnée de la Propagation de la Foi recommença de plus belle et, à cette occasion, ce fut encore plus déplaisant pour moi. Le prêtre me posa plusieurs questions directes sur la méprisable croyance de mes ancêtres et reçut mes répliques avec une sorte de ricanement ecclésiastique. « Votre secte, dit-il, une fois, car je pense que vous voudrez bien admettre que ce serait lui faire beaucoup trop d'honneur que de l'appeler une religion... »
« Comme il vous plaira, Monsieur, répondis-je. Vous avez la parole. »
À la fin, il se fâcha ouvertement de ma résistance et quoiqu'il fût sur son propre terrain et qui plus est, à ce sujet, un vieillard qui ainsi avait droit à mon indulgence, je ne pus m'empêcher de protester fermement contre son manque de courtoisie. Il fut tristement décontenancé. « Je vous assure, fit-il, que je n'ai nulle envie de rire au fond du cœur. Aucun autre sentiment ne me pousse que l'intérêt sincère que je porte à votre âme. » Et là finit abruptement ma tentative de conversion. Le brave homme ! Ce n'était pas un phraseur dangereux, mais un simple curé de campagne, plein de zèle et de foi sincère. Puisse-t-il parcourir encore longtemps le Gévaudan, sa soutane vaillamment retroussée — un homme solide à la marche et solide au réconfort de ses paroissiens, à l'heure difficile de la mort ! J'oserai dire qu'il traverserait vaillamment une tourmente de neige pour aller où son noble ministère l'appellerait. Ce n'est décidément pas toujours le croyant le plus débordant de foi qui fait l'apôtre le plus habile ! par Robert-Louis Stevenson. Extrait de "Voyage avec un âne dans les Cévennes"